Qu’arrive-t-il lorsque Andrea Camilleri et Tullio de Mauro se rencontrent ? Sans aucun doute une belle occasion de se cultiver et s’instruire ! Bien entendu, nous pouvons être certains que la conversation ne tournera pas autour des succès de la Juventus ou des déboires de Matteo Renzi à la tête du gouvernement italien. Parlons langue, parlons linguistique, parlons langue et dialectes, lingua italiano e li dialetti perché la linea è magra tra questa lingua che fu più che necessario per… Pardonnez-moi cet élan d’enthousiasme. Je disais donc que la ligne est mine entre la langue officielle et les nombreux dialectes qui font de chaque région, voire de chaque ville et village, un endroit particulier et distinct. Un peu comme au Québec avec son « français international » de Montréal et ses nombreuses « parlures » de Gatineau à Gaspé, de la Beauce au Saguenay. D’où mon intérêt pour ce livre que je n’aurais probablement jamais entendu parler si je n’avais pas appris la mort de Tullio de Mauro par hasard en consultant le site web de La Stampa de Turin.

D’entrée de jeu, Andrea Camilleri et Tullio de Mauro ne sont pas n’importe qui. Le premier DSC_1272est un homme de culture fort respecté dans son pays et ailleurs en Europe : écrivain, metteur en scène, réalisateur pour la télévision et la radio, scripteur, scénariste et professeur. On lui doit la création du commissaire Salvo Montalbano, détective sicilien et personnage fétiche de la culture littéraire italienne que l’on retrouve dans plus d’une vingtaine de romans policiers traduits dans plus de trente langues.

Le second a fait sa marque dans le domaine de la linguistique. Il a enseigné la philosophie du langage et la linguistique générale à l’université Sapienza de Rome. Il a notamment publié le Grande Dizonario dell’uso en 8 volumes et la fameuse Storia linguistica dell’Italia unita. Il a également été ministre de l’Éducation dans le gouvernement de Giulinao Amato, mais sa présence à ce poste a été brève.

La Lingua batte dove il dente duole est un proverbe italien qui veut dire à peu près ceci : la langue frappe ou s’accroche là où la dent fait mal… Un drôle de proverbe s’il en est un.

D’entrée de jeu, nos deux protagonistes n’ont aucun dédain vis-à-vis les dialectes perché « in Italia, parliamo tante lingue » ; autrement dit, en Italie, on parle tellement de langues (De Mauro, page 23). Décidément, le latin a donné naissance à tellement d’enfants et de petits-enfants linguistiques !

Si la langue italienne a été nécessaire pour unir un peuple de Torino à Palermo (et largement diffusée grâce à l’instruction obligatoire pour tous) pour qu’il parvienne à se comprendre dans un océan de langues diverses et toutes issues du latin et d’autres cultures, surtout en Sicile, le dialecte demeure la langue de l’émotion. La langue italienne, c’est la tête alors que le dialecte bat là où le cœur se trouve. Pour faire part d’une émotion ou mieux, pour émettre une opinion politique et la défendre, vaut mieux balancer du côté du dialecte. Je ne peux pas m’empêcher de penser à nos sacres qui, dans un moment de douleur, font plus de bien qu’un inoffensif « aïe ».

Camilleri et De Mauro s’émerveillent de la présence de ces langages colorés et distincts qui ont réussi à évoluer et à perdurer, malgré Mussolini qui aurait bien voulu les voir disparaître. Par exemple, ces GI américains qui ont des noms de famille italiens, qui débarquent en Sicile, là où leurs ancêtres sont nés, qui croient pouvoir se faire comprendre et qui, malheureusement pour eux, n’arrivent plus à communiquer avec leurs « cousins ». On peut dire que notre français a également subi le même sort, conservé dans une cloche en verre après la Conquête et utilisé comme unique moyen de communication pendant que dans cet Hexagone qui nous lâchement rejeté en 1763, le français a évolué et les « parlures » furent relégués dans le folklore.

Ce livre doit être traduit en français et se trouver dans toutes les librairies du Québec. En effet, les Québécois gagneraient beaucoup à parcourir ces entretiens passionnants qui redonnent ses lettres de noblesse à tous les dialectes que l’on retrouve sur le territoire italien, du parler milanais à la langue sicilienne, en passant par le napolitain, le romain et bien sûr le florentin qui a servi de base à la conception de la langue italienne après le Risorgimento, langue utilisée par le célèbre Dante Alghieri pour composer ses œuvres poétiques, d’où la raison pour laquelle on désigne l’italien « langue de Dante ». Pourquoi les Québécois aimeraient ces entretiens ? Parce que nous connaissons une relation amour-haine avec notre langue, avec le français que l’on parle et que certains trouvent « archaïque », voire même honteux.

CAMILLERI, Andrea et DE MAURO, Tullio :
La Lingua Batte Dove Il Dente Duole.
Editori Laterza, 126 pag

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