C’est tout de même étrange de contempler un lac dans les Laurentides et de penser à des auteurs vénitiens… Cela s’explique sans doute par mes nécessaires rattrapages de lecture. Dans ma bibliothèque, il y avait ces deux œuvres de Carlo Goldoni qui attendaient patiemment à ce que je m’intéresse à elles. Puis « one thing to another » comme disent les anglophones et voilà que je me souviens qu’à Venise, il y a presque 260 ans, deux auteurs se sont voués une haine réciproque. Sauf qu’ils ont utilisé leur esprit pour combattre et non leurs poings…

Il n’y a pas que dans les sports que les rivalités soient viles ! Dans le monde littéraire aussi, ça peut jouer dur. Et quand l’esprit se met de la « partie », il va y avoir du sport, c’est certain ! Ainsi donc à Venise, au milieu du XVIIIe siècle, deux figures de proue de la littérature italienne se sont livrés il y a presque 260 ans une rude bataille d’idées : Carlo Gozzi et Carlo Goldoni. Cette guerre d’idées a aussi intéressé un autre auteur qui a vaillamment défendu son point de vue : Pietro Chiari. Aujourd’hui, les tribunes populaires à la radio puis les médias sociaux ont remplacé les longues répliques riches en remarques à la fois subtiles et assassines.

Autrefois, on se répondait avec des poèmes et des pièces de théâtre. Aujourd’hui, on se lance des memes à la gueule… Autre temps, autre mœurs, autre esprit !

Si vous voulez consulter mon top 5 des lectures à la plage, il est à la fin de ce texte. Sinon, place à Venise et à la grosse « guerre » des Carlo.

Goldoni et Gozzi viennent de deux mondes différents. Le premier est né en 1707. Le second a vu le jour en 1720. Le premier est fils d’apothicaire. Le second est le fils d’un aristocrate criblé de dettes. Le premier a toujours écouté son père qui contrôlait sa vie jusqu’à ce qu’il en ait eu marre. Le second a dû embrasser une carrière militaire pour subvenir à ses propres besoins. Jusqu’ici tout va bien. Gozzi et Goldoni ont eu à cœur la culture italienne ou toscane, ont voulu laisser leur marque et…

Attendez une seconde… Italienne ou toscane ? Une clarification s’impose. Le dialecte toscan a été pendant longtemps la langue « officielle », compte tenu que Dante, Petrarca et Boccacio, qui ont formé l’élite de la poésie italienne, on écrit en toscan. Cette langue devint la « lingua franca » dans tous les royaumes et républiques présentes alors sur le territoire italien. D’autant plus qu’avec sa force politique, la ville de Firenze (Florence) rayonne bien plus que les autres. Au XVIIe siècle, cette « Italie » est un « conglomérat » de divers territoires et d’États pontificaux. Nous sommes encore loin des premiers balbutiements de la République transalpines de Napoléon Bonaparte, des Cinq jours de mars qui ont ébranlé Milan et du « cirque » du Risorgimento.

Retournons à nos « pecore » (moutons). En 1747, Carlo Goldoni entreprend une carrière « à temps plein » d’auteur comique. De 1748 à 1753, il prend la direction du théâtre Sant’Angelo. Puis de 1753 à 1762, le voilà au théâtre San Luca. Deux institutions vénitiennes. Dès lors s’amorce ce qu’on appelle dans le milieu théâtral italien la Réforme Goldonienne. Réforme nécessaire selon le principal intéressé pour contrer un déclin. Selon Carlo Goldoni, la Commedia dell’arte a besoin d’un renouveau. Au niveau du jeu autant qu’au niveau des thèmes.

En 1750, les fruits de cette réforme se font sentir avec Il Teatro Comico. Dans cette œuvre, on y retrouve une troupe d’acteurs qui s’interroge sur les vertus de naturel et de simplicité du « nouveau jeu » théâtral, opposé à la raideur mécanique qu’impose l’improvisation de la commedia dell’arte.

Mais La Locandiera, chef d’œuvre de Goldoni, est réellement le fer de lance de la Réforme Goldinienne avec des thèmes plutôt avant-gardistes pour l’époque, notamment le féminisme et l’affirmation de Mirandolina, mais surtout ce modernisme dans l’approche comique qui frappe aussi la France de Molière, Beaumarchais et Marivaux. En laissant tomber les masques des comédiens, les forçant ainsi à ne plus improviser, Carlo Goldoni veut donner un nouveau souffle à la Commedia dell’arte.

Qui plus est, les personnages imaginés par Goldoni s’inspirent des Arlecchino, Brighella, Dottore, Pantalone et autres, sans plus. On passe de la Commedia dell’arte au théâtre d’auteur, mais sans oublier les quiproquos et les situations comiques de la Commedia.

Gozzi vs Goldoni

Tout cela ne plaît pas à l’abbé Pietro Chiari d’abord, puis à Carlo Gozzi ensuite. Nous sommes alors en 1753. Dès sa sortie, La Locandiera crée la polémique, ce qui, étrangement, entraîne Goldoni et Chiari dans une « compétition » de celui qui écrira le plus de comédies… Surtout celui qui diffusera le plus sa vision des choses… Venise se trouve aussitôt divisée entre deux camps, les Goldonistes et les Chiaristes. Gozzi, un partisan des puristes, s’en trouve fortement influencé et prendra largement parti pour les puristes, traditionnalistes, peu importe. Sauf que lui… veut se battre. Manière de parler, bien entendu !

En 1757, c’est directement dans l’arène des idées que Gozzi compte défendre l’Italie des valeurs, l’Italie des traditions et du statu quo théâtral contre les idées « novatrices » du vautour Goldoni. À travers des écrits virulents, il s’en prend à ce dernier, un type plus allumé, dont l’influence de la dramaturgie française sur son œuvre se fait réellement sentir.

Le « conservateur » et aristocratique Gozzi ne supporte pas le « moderne » Goldoni. Pas de jalousie, seulement une grave divergence. Gozzi est un touche-à-tout : comédies, tragédies, tragicomédies, poésie et j’en passe. Auteur de grand talent, on lui doit de grandes pièces, dont Turandot (qui a inspiré un opéra) et L’Oiseau vert, un classique de la dramaturgie italienne.

Les deux Carlo s’attaquent par l’esprit : pour répondre aux réformes théâtrales de Goldoni, Carlo Gozzi « dédie » à ce dernier ses Fiabe. Avec elles, le comte Gozzi dénonce le « réalisme dangereux » des comédies goldoniennes. C’est qu’il craint que son grand rival vénitien entraîne le grand art des comédies vers le déclin total ! Pas de réalisme, que du rêve !

Gozzi réussit, dès 1761, à s’imposer avec les Fiabe Teatrali. Elles consistent en trois pièces qui flirtent plus ou moins ouvertement avec des thèmes italiens : L’Amore delle tre mealarance (L’amour des trois oranges) qui met en scène les quatre masques de la Commedia dell’arte, Turandot et La donna serpente (La Femme serpent). Ici s’ouvre le Théâtre Fiabesque. Un théâtre plus classique, à milles lieues des Lumières qui embrasent les pensées parisiennes et qui « éclairent » manière de parler, celles de Goldoni ! Un théâtre qui s’oppose aux sujets légers et avant-gardistes de Goldoni qui privilégie les héros féminins. Mais tout de même un théâtre qui donne toute la place à la poésie, à l’imaginaire, aux légendes. Un théâtre qui influencera grandement l’Allemagne.

En 1762, las des polémiques, Carlo Goldoni, qui a démontré toute l’étendue de son talent, s’exile, si l’on peut dire, vers la France. Gozzi a-t-il gagné le combat ? Disons que Goldoni a été plus sage. Même notre comte s’en est lassé. Nos deux auteurs ont laissé à l’Italie une œuvre grandiose. Or, l’Histoire a choisi de retenir Goldoni et de laisser s’estomper le souvenir de Gozzi. Dommage.

 

 

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s